"Je me demande si je ne suis pas en train de jouer avec les mots. Et si les mots étaient faits pour ça ?" Boris Vian, Les Bâtisseurs de l'Empire
ll n'y a pas loin de la rue Riquet au théâtre du Grand Rond, et quatorze mètres carrés c'est plus qu'il n'en faut à cinq agitateurs de mots et de sons pour donner dans une chanson qui n'engage certes qu'eux, mais pleinement. Ceux qui sont allés apéroter au Grand Rond et ceux qui s'y rendront cette semaine comprendront mieux les allusions de l'introduction et, dans tous les cas, ne devraient pas être déçus du déplacement, s'ils aiment les jeux de notes et de verbe.
Avec Les Autres, il y a comme une ambiance de cave du quartier latin dans les années 40-50. La fumée en moins, l'esthétique musicale évidemment fort différente (encore que, parfois...), mais quand même, on s'y retrouve. Est-ce le style vestimentaire à la fois classe et décontracté ? Ou bien les textes chantés comme s'ils étaient dits ? La formation instrumentale très bebop ? La trompette que Manu (l'auteur et interprète) sort de temps en temps de son étui, ou encore son humour pince sans rire lancé l'air de rien, son regard pénétrant et imperturbable…? Le grand brun ténébreux parle tout naturellement d'une voix sans artifices, et avec une conviction et une détermination qui en imposent, de toutes sortes de choses, de la vie – y compris de son 14 m2 rue Riquet (pour avoir l'adresse, l'étage et le palier exacts, faut venir écouter) – sous une apparence de légèreté qui fait sourire et qui fait remonter les questions de fond à la surface.
Cependant, rien de foncièrement sérieux, là dedans : Les Autres s'amusent, c'est évident. Mais rien de superficiel non plus. Les arrangements sont finement et très sobrement conçus (ce qui ne les empêche pas d'être riches), il n'y a rien en trop, tout est juste. Avec un sens incarné du groove, la musique soutient, sans les illustrer, les paroles qui, au-delà de leur signification, sont aussi du son, du silence et du rythme. Quant au sens, justement, il est multidirectionnel et chacun y entendra ce qu'il voudra entendre.bon chien vaut mieux que deux kilos de rats
L'expression est de Boris Vian – allez savoir pourquoi "lui" ? Qui a également précisé, dans Le Goûter des généraux, que de "dire des idioties, de nos jours où tout le monde réfléchit profondément, c'est le seul moyen de prouver qu'on a une pensée libre et indépendante". Et, au final, les idioties, lorsqu'on y croit, ne sont pas toujours aussi idiotes qu'elles le paraissent. Les Autres n'en promettent pas : ils en donnent! Et du bon. De la bonne énergie musicale, textuelle et scénique. Des textes à ouïr autant qu'à écouter, à 'entendre'. Il y a de la matière. Et musicalement, cette matière s'exprime dans quelque chose qui s'installe et avance, inlassablement, éveillant dans son mouvement à la fois syncopé et extrêmement linéaire la sensation ancestrale et tellurique du rythme. C'est un moment riche en découvertes et en sensations, que celui passé en compagnie des Autres.
Nicolas Debard
Article paru dans le websine « Le clou dans la planche » le 27 avril 2012.
LES AUTRES, C'EST QUOI ?
Le 08/07/11
Pour moi, la chanson est l'occasion de dire ce que l'on ne dit pas dans la vie de tous les jours. Ou du moins, de le dire autrement. Pour cela, l'humour tombe à pic car il permet de tout exprimer (comme je dis toujours, je sais pas qui c'est le mec qui a inventé l'humour mais il a assuré).
Mon but n'est pas de parler des « petits riens de la vie ». Ça ne m'intéresse pas, à moins que ce soit pour servir quelque chose de plus important, de plus grand. J'essaie donc d'aborder, dès que possible, des choses plus profondes (ce qui n'empêche en rien d'utiliser un ton léger).
Je ne parle de moi que lorsque c'est un besoin. Comme je ne considère pas ma vie plus intéressante que celle des autres, le reste du temps, j'ai plutôt envie de nouveaux univers, d'un peu de folie, bordel !
La langue que j'emploie est le français, étant donné que c'est la seule que je maîtrise à peu près (ce n'est donc pas par amour de la langue française). Sinon, je chanterais en anglais comme tout le monde.
Il n'existe pas encore de catalogue des thèmes de nos chansons mais j'imagine qu'on y retrouve des sujets universels.
En ce qui concerne l'expression « chanson engagée », j'ai deux avis :
Soit ça n'a pas de sens, c'est-à-dire que je ne me sens pas plus engagé que n'importe quel boulanger ou physicien nucléaire.
Soit au contraire, du moment qu'on se retrouve face à un public, on est engagé, qu'on le veuille ou non (du coup, ce terme est un pléonasme).
Par son format généralement court, la chanson va directement à l'essentiel, rien ne doit être inutile, peut-être comme pour un court-métrage. Il s'agit de la photographie d'un moment, d'une émotion, rien d'intellectuel.
La musique met en valeur le texte, le développe et en donne « sa version » sans chercher pour autant à le souligner ou à l'illustrer. Ce ne serait qu'une répétition sans intérêt de celui-ci. Monter sur scène et prendre un micro ou un instrument pour défendre un morceau devient alors une fois encore un besoin, physique et mental.
Quant au nom du groupe, je n'ai pas d'explication particulière, en chercher une serait tiré par les dread locks (éventuellement, le film « Les Autres » d'Alejandro Amenábar qui m'avait marqué). En tout cas, il m'a toujours semblé évident.
Voilà, j'espère ne pas avoir dit trop de la merde. C'est juste ce que je pense aujourd'hui. Peut-être que demain, je penserai le contraire.
Manu.
PS : Le mieux est quand même d'écouter les chansons.